Roman : Les vastes lieux • Laure Durand

Chronique Roman : Les vastes lieux • Laure Durand

LES VASTES LIEUX, DESCENTE PSYCHIQUE
DANS UN MANOIR MAUDIT


Avec Les vastes lieux, Laure Durand propose un roman d’horreur psychologique dérangeant, intime et profondément sombre. À travers le regard d’un narrateur à la dérive, l’autrice explore les zones les plus inconfortables de l’âme humaine : la honte, la frustration, la création artistique comme douleur, et la frontière trouble entre imaginaire et réalité. Huis clos oppressant, ce récit enferme son lecteur dans un manoir isolé où l’écriture devient à la fois une planche de salut et un poison.



CHRONIQUE ROMAN : LES VASTES LIEUX • LAURE DURAND


Le narrateur (Tristan Falcone), dont on ne connaitra le nom que dans le tout dernier paragraphe du roman, est un homme de 46 ans, enseignant sans envergure et écrivain sans succès, voit sa vie s’effondrer brutalement. Accusé par Élise Fauré, une élève de seconde, de l’avoir obligée à l’embrasser, il est licencié sans véritable possibilité de défense. Il ne cherche d’ailleurs pas à se battre : il se sait condamné d’avance, et reconnaît lui-même son échec professionnel, son absence de reconnaissance et son incapacité à trouver sa place. Il se voit comme un homme qui passe à côté de sa propre vie.

C’est alors qu’un couple de mécènes, touché par son recueil de poésie, lui propose une opportunité inespérée : une bourse, le gîte et le couvert pendant six mois, à condition qu’il s’installe dans leur manoir isolé au cœur d’une forêt pour écrire le roman qu’il promet à son éditrice depuis deux ans. En échange, il devra également entretenir les lieux. L’endroit est immense, gothique, intimidant, décoré de tableaux inquiétants. Le village le plus proche est à plusieurs dizaines de kilomètres, le réseau mobile et Internet sont instables, seul le téléphone fixe fonctionne parfaitement.

N’ayant plus rien à perdre, il accepte.

Très vite, le manoir devient un espace anxiogène. La solitude, le silence et l’isolement accentuent son mal-être. Des pensées morbides s’installent. La nuit, il se sent épié. Il entend des bruits, des pas, perçoit une présence invisible. Des odeurs étranges envahissent les lieux. Il fait des cauchemars obscènes et violents. Le doute s’installe : délire fiévreux ou véritable entité ?

Parallèlement, l’écriture lui échappe. Jusqu’au jour où il se réveille maquillé, travesti, sans aucun souvenir de la nuit passée. Il découvre alors qu’il a écrit, et que ces textes sont bons. Très bons. Peu à peu, il comprend que ces périodes d’absence sont liées à l’émergence d’un double féminin qu’il baptise Abigaël. Lorsqu’il devient elle, l’écriture coule avec une facilité déconcertante. Abigaël semble être la clé de sa créativité, sa gardienne, son écrivain fantôme.

Mais la menace persiste. Une autre présence se manifeste, plus hostile, plus concrète. Une jeune fille morte, vampirique, qu’il nomme Adélaïde. Sadique, haineuse, prédatrice, elle semble vouloir se nourrir de lui, mais son sang malade la rend incapable de le consumer. Le manoir devient une prison mentale dont il ne peut s’échapper : chaque tentative de fuite le ramène inexorablement au point de départ.

Pris au piège entre création frénétique et effondrement psychique, le narrateur alterne phases de découragement absolu et périodes d’écriture compulsive. Le manoir cristallise toutes ses peurs, ses hontes, ses échecs, sa folie et sa perversité. La frontière entre l’homme, ses fantasmes, ses doubles et les monstres qui l’entourent devient de plus en plus floue.



Chronique Roman : Les vastes lieux • Laure Durand



AVIS ROMAN : LES VASTES LIEUX • LAURE DURAND


Les vastes lieux est un roman dérangeant, inconfortable, volontairement trouble. Laure Durand ne cherche ni à rassurer ni à séduire : elle enferme son lecteur dans la tête d’un homme brisé, et rempli de failles. Dès les premières pages, le récit impose une atmosphère de chute irréversible, la honte sociale, l’échec professionnel sur lesquels va se construire une descente psychique plus profonde encore.

Le roman aborde frontalement le thème de la perversité, et plus précisément de l’attirance envers les jeunes filles. Il ne s’agit jamais d’excuser. Le texte suit un homme qui se sait monstrueux, qui associe ses pulsions à une maladie, à un poison qui coule dans ses veines, et qui tente de se convaincre qu’il n’y cédera pas. Cette lutte intérieure, faite de dégoût de soi, de honte et de fascination morbide, constitue le cœur du roman.

Le manoir dans lequel il s’installe agit comme un révélateur. Isolé du monde, privé de repères, le narrateur se retrouve face à lui-même. Cet espace immense, oppressant, ressemble à une prison mentale. La question revient sans cesse : pourquoi ne part-il pas ? La réponse semble évidente au fil des pages : il ne peut pas. Le manoir cristallise tout ce qu’il est, tout ce qu’il fuit et tout ce qu’il redoute. En ce sens, ce roman est un véritable huis clos psychologique. Un purgatoire obligatoire pour se défaire de ses démons, explorer ses méandres pervertis et tenter de renaître plus fort et libéré. 

Le fantastique s’infiltre progressivement, jusqu’à devenir indissociable de l’état mental du narrateur. La présence invisible, les bruits nocturnes, les odeurs, les cauchemars obscènes, puis l’apparition d’Adélaïde, figure vampirique et prédatrice, brouillent totalement la frontière entre hallucination et surnaturel. Adélaïde, jeune fille sortie des enfers, incarne une menace explicite, violente, sexuelle et funèbre. Elle semble concentrer tout ce que le narrateur refoule : désir, mort, culpabilité, pulsion.

À l’opposé, Abigaël apparaît comme une figure paradoxale de libération. Ce double féminin, né du travestissement, devient la clé de la création. Lorsqu’il devient Abigaël, l’écriture jaillit, fluide, puissante, efficace. En refermant le livre, une impression persiste : celle d’avoir traversé un esprit malade, conscient de sa monstruosité, qui essaye de s’en extraire. Il ne s'agit pas d'un roman confortable, ni consensuel. C’est un texte qui dérange, qui interroge le lecteur sur les zones les plus sombres de l’humain, sur la part de monstruosité que l’on préfère souvent ne pas regarder en face.




EXTRAITS ROMAN : LES VASTES LIEUX • LAURE DURAND


L’écriture, mon grand rêve viscéral, mon mode de fonctionnement, ma seconde nature, ma façon d’appréhender le monde, était aussi devenue mon poison et ma plus grande souffrance. Un écrivain qui n’est pas lu n’existe pas. Je n’existais pas.

Qu’est-ce que tu veux ? Me voir devenir fou ? Tu ne crois pas que c’est déjà fait ? Regarde-moi ! Je porte des fringues de gonzesse au milieu de la nuit pour pouvoir écrire et je m’énerve tout seul contre des fantômes que j’invente moi-même ! Si tu veux en rajouter une couche, vas-y, c’est le moment ! Tu veux que je parte, c’est ça ? Tu es ici chez toi ? Tu es ici chez moi ! J’ai été invité à séjourner et je compte bien rester, tu m’entends ?

J’ignorais contre quoi je luttais, l’ennemi avait l’avantage. Toute ma vie je m’étais bagarré contre une destinée idiote : contre une mère folle à lier, contre ma séropositivité, contre la solitude et mes écorchures à vif, contre le fait d’être un écrivain raté, et un raté tout court. Contre l’incommensurable honte que m’inspiraient ma vie et ma personne. Aujourd’hui j’étais fatigué de cette lutte constante qui m’avait amené aux berges de la démence. Je déclarais forfait.

Je sais que vous devez avoir honte de moi. Je ne suis pas très doué en tant qu’être humain ni en tant qu’écrivain. Peut-être est-ce pour cela que je subis une telle épreuve aujourd’hui : je m’y résigne. Ce manoir est mon purgatoire. Aidez-moi à endurer le sadisme de ma tortionnaire, j’y consentirai de bonne grâce si je suis certain d’en réchapper. Aidez-moi à endurer la faiblesse de mon corps, je la compenserai par la puissance de mon imaginaire. Aidez-moi à aller au bout de mon ouvrage malgré ce démon qui rôde. Aidez-moi à aimer la douleur, à accepter mon impuissance. Si elle veut faire de moi son esclave chaque fois que la lune se lève, je serai cet esclave, tant qu’elle me laisse suffisamment de vie et de raison pour écrire. Aidez-moi à ne pas m’égarer dans les vastes lieux de l’esprit, car je ne sais plus vraiment qui je suis. Je suis prêt à être martyrisé, humilié, diminué, puisque je n’ai pas d’autre choix, puisque telle est ma pénitence. J’accueillerai cette compagne malsaine et malveillante qui trouble ma solitude comme j’accueille la démence, la créativité, mon double, ou même vous. Je me soumets. Donnez-moi suffisamment de force pour endurer ma soumission.




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